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L’herbier de JF Oberlin

Un herbier du XVIIIe siècle avec Oberlin

Comité de lecture du 27/02/1999 de la Société Française d’Histoire de la Médecine)

par François GOURSOLAS

Il existe en Basse Alsace un herbier constitué par le célèbre pasteur et philanthrope Jean Frédéric Oberlin entre le 30 mars 1767 date de son arrivée au Ban de la Roche et les années 1804 au cours desquelles il passa la main progressivement à ses enfants.

Son œuvre botanique est actuellement conservée aux Archives municipales de Strasbourg, au musée alsacien de cette ville et au musée aménagé dans son ancien presbytère de Waldersbach.

Le musée de Strasbourg conserve dans une armoire d’origine, don en 1908 de Madame Witz, une descendante du pasteur, 44 liasses de format 35 sur 22 cm, format classique pour les herbiers. Chacune comporte 25 feuillets doubles, pliés en deux, où sont placées 2 ou 3 feuilles volantes sur lesquelles sont fixées les plantes soit par des épingles ou de fines tiges végétales, soit par des bandes de papier ou souvent par l’éti- quette, celle-ci en forme d’écu ou plus souvent de rectangle (1).

Les Archives municipales de Strasbourg conservent le « Fonds Oberlin » contenant de très nombreux manuscrits répertoriés en 1993 par Jean-Yves Mariotte et Coll. et 482 documents botaniques iconographiques de format 18 sur 11 cm, réalisés à partir de décalques d’échantillons secs enduits de couleur noire parfois rougeâtre, comportant une légende plus détaillée que pour l’herbier et souvent reproduits en de multiples exemplaires à titre didactique (2).

Le musée Oberlin de Waldersbach conserve une seule liasse de l’herbier, soit 76 plantes présentées de la même manière que dans le grand herbier et aussi leur repro- duction en diapositives réalisées pendant l’été 1994 par les soins de Monsieur Pierre Moll qui fut conservateur bénévole. C’est en ce lieu que j’ai pris connaissance de l’herbier.

La classification retenue par Oberlin est celle de Linné, bi-nominale, dénommant chaque plante par le genre et l’espèce, en latin, « selon les parties différentes de la fructification », c’est-à-dire le nombre des étamines et des pistils.

Porte aussi le nom en bon français, en allemand et souvent aussi en patois lorrain de la haute vallée de la Bruche. Il marque en haut de l’étiquette la date et le lieu de la cueillette, en bas des renseignements concernant les vertus de la plante et l’ordre simplifié de classification : Ire classe « économique » c’est-à-dire propre à l’utili- sation habituelle ; 2e classe dite « curieuse », par exemple les fleurs décoratives et la 3e de beaucoup la plus importante, divisée en deux ordres : médical et dangereux.

A l’opposé,le fichier iconographique comporte bien les 24 classes de Linné,la dernière étant « à fertilisation cachée », fougère, mousses, lichens, champignons, et des renseignements très détaillés sur leur usage. Si l’herbier était, dans l’esprit d’Oberlin, un matériel de référence scientifique, le fichier était destiné aux élèves (3) sous la direction de ceux que l’on appelait déjà les maîtres d’école, complété par des listes séparées de « plantes dangereuses ou comestibles ». Ces listes destinées à l’ensemble de la popula- tion, furent établies par le pasteur lui-même dans les premières années de sa vie à Waldersbasch et plus tard par l’une de ses fille, Louise-Charité, et une dévouée collaboratrice et « conductrice » des enfants, Louise Schepler.

D’où lui vint ce goût pour l’histoire naturelle ? E n même temps que la théologie, il avait appris chez le docteur Ziegenhagen, chirurgien renommé de Strasbourg où il était comme précepteur de ses enfants, des rudiments de médecine et de petite chirurgie. En 1766, âgé de 26 ans, il suivit les conférence de Jean Hermann (1738-1800) professeur à l’école de médecine et débuta une « collection » A cette époque,on liait histoire naturelle et théologie et par ailleurs on découvrait l’œuvre de Karl von Linné (1708-1778) le fils d’un pasteur luthérien de la campagne suédoise, diplômé doc- teur en médecine de l’université de Leyde, botaniste dès l’enfance, auteur de plusieurs traités dont le « Species plantarum » publié à Stockholm en 1753 eut encore une 10e édition en 1759, connue d’Oberlin qui débutait ses études.

Celui-ci, « n’ayant jamais été un vrai botaniste », a établi son herbier sur « des données empiriques tirées de la tradition orale » (4) de sa vallée et sur un savoir livresque entretenu au long des années : il avait dans sa bibliothèque un ouvrage du naturaliste Jean Bauhin (1541-1613) frère du célèbre anatomiste de la valvule coecale, et auteur d’une « Historia universalis plantarum ». Il disposait aussi d’une « Historia plantarum alsaticum » de Mappus, publiée en 1742 qui donnait la liste des espèces les plus répendues de la région et leurs localisations.

Dans l’herbier du presbytère d’Oberlin l’une des plantes les plus intéressantes et mystérieuses est bien l’aigremoine : ce substantif grec est cité au Ve siècle avant J.C. par Sophocle (Fr. 221) : soit argemon ou argemona, désignant la maladie oculaire caractérisée par des taches brillantes sur les conjonctives, confirmée par le naturaliste de Lesbos au Ille siècle, Théophraste, dans son « Histoire des Plantes » qui considérait que la plante en question était apte à traiter cette maladie.

Le terme « aigremoine » est discuté par les linguistes :

– pour Anatole Bailly, en 1894, elle est « une sorte de pavot » ;

– pour Félix Gaffiot, en 1934, « une sorte d’anémone » !

En fait, pour Linné il existe deux fleurs différentes portant ce nom :

-l’une est le Papaver Argemone ainsi décrite au chapitre 56 livre XXV des »Historiae Naturalis » de Pline l’Ancien dit le Naturaliste (né vers 30 après J.C. et mort en 79) : herbe découverte par les animaux… elle a des feuilles semblables à celles de l’anémone, un suc couleur de safran, acre et piquant » et par Dioscoridès (2, 177 et 2, 208) son contemporain, en termes assez semblables : « une sorte de pavot sauvage ressemblant à un coquelicot, la feuille semblable à l’anémone, elle émet un suc couleur de safran et amer » et il ajoute en 2, 178 : « est employée contre les morsures de serpent » (6).

– L’autre fleur est l’Argemona Eupatoria de Linné et celle d’Oberlin, classée plus tard dans la famille des rosacées. Il faut noter que Pline en XXV ch.26 et 29 décrit une « Eupatoria », se référant à Crateuas, médecin de Mithridate Eupator, qui avait dénommé la plante en l’honneur du roi à la fin du 1er siècle avant J.C. Dailleurs Dioscoride (4, 41) confirme qu’Eupatoria est le nom ancien de l’aigremoine(7).

Dans son ouvrage « Histoire de la Médecine et des Médecins » (8) notre collègue Jean Charles Sournia montre une planche d’un manuscrit grec « Codex Anicae Julianae » du Vie siècle conservé à la Bibliothèque Nationale, reproduisant une plante de Dioscoridès : il sagit d’un « Adonis d’été » utilisé c omme sédatif. Cette jolie plante « au feuillage finement découpé comme une fougère » est une variété d’anémone, considérée comme la plus toxique des renonculacées et certains l’utilisent encore comme relais de la digitaline (9).

Le texte de Dioscoride répété trois fois par le ou les copistes byzantins, mentionne non pas l’adonis mais le mot Argemone en lettres majuscules et minuscules grecques et, en légende, ses propriétés « diaphorétiques » facilitant la transpiration. La question est alors posée : l’adonis n’est-il pas l’une des deux aigremoines décrites par les grecs ? D’ailleurs Dioscoridès lui-même avait noté plusieurs fois dans son ouvrage que « plusieurs plantes portaient le même nom » (10).

J.C. Sournia reproduit un portrait imaginaire du médecin grec, tiré d’un manuscrit du XlVe siècle et conservé à la Bibliothèque Nationale le représentant un livre à la main devant son maître Crateuas, orthographe déformée en Crateias. Dioscoridès et non Dioscoride comme on l’a nommé habituellement, de la Gens Pedania, originaire d’Anazarba ville de Cilicie, province d’Asie Mineure conquise un siècle avant par les Romains,située entre le Mont Taurus et la Méditerranée, contemporain de Néron, chirurgien militaire, voyagea beaucoup, herborisa et écrivit ensuite son œuvre principale « Matière Médicale » vers 77 après J.C. en langue grecque. Parmi plus de 600 plantes dessinées, décrites avec leurs emplois médicaux et leurs préparations, on voit, par exemple, le cannabis, la ciguë, le pavot, la mandragore. L’œuvre fut traduite en sept langues depuis lors et en arabe à partir du Xe siècle. La première édition imprimée en a été faite à Venise par Aide Manuce en 1499. Il existerait actuellement quelques rares incunables ; des éditions ont été faites aussi en grec (1906 et 1914) et en anglais (1934) (12). Il était encore mentionné dans le Formulaire Astier de 1939 les « granulés de Dioscoride » actuellement tombés dans un oubli injuste, alors qu’Oberlin, de par ses études, connaissait le nom et l’œuvre de Dioscoridès.

Le souci didactique du pasteur est bien mis en évidence sur une planche reproduite dans un ouvrage allemand qui représente le dessin d’un « cresson des prés » « Wiesen Kresse » en allemand, « passerage savage » en patois lorrain, dont les vertus « incisive, apéritive, atténuante, purifiante, antiscorbutique, diurétique » sont encore mentionnées dans notre temps par H. Romagnesi, professeur au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris (9).

C’est ainsi que le pasteur Oberlin popularisa la phytothérapie ; mais sans perdre de vue les recherches scientifiques, il fit faire à ses fils leurs études à l’université de Strasbourg. Charles-Conserve (1776-1853) fut docteur en médecine, praticien à Rothau et à Waldersbach après avoir été un temps pasteur luthérien à Rothau, destitué pour ses opinions théologiques par le consistoire de Strasbourg. Henri-Gotfried (1778-1817) passa une thèse d’histoire naturelle en1806: »Chorographie du Ban de la Roche »,utilisant l’herbier de son père, décrivant « 30 plantes médicinales ou d’assaisonnement ou d’agrément (14), signalant la découverte de fleurs rarissimes actuellement disparues et classant les plantes selon les travaux de Jussieu et de Candole admis à l’université de Strasbourg en 1805.

En outre le pasteur, par l’intermédiaire du Maître de forges Jean de Dietrich, favorisa l’installation d’une sage-femme au Ban de la Roche, Madame Kautz issue de la célèbre clinique obstétricale de Strasbourg, dirigée par Jean-Jacques Fried (1689-1769), ouverte non seulement aux jeunes femmes mais aussi auxétudiants en médecine,ce qui était alors révolutionnaire (15). Le pasteur envoya aussi en stage à Strasbourg son ami Sébastien Scheidecker chez le docteur Ziegenhagen pour y apprendre des rudiments de médecine, lui permettre de faire en 1800 les premières vaccinations dans le pays et d’être ainsi noté dans les Annales du presbytère : « s’applique encore et toujours à la lecture des livres de médecine… faisant les saignées pas seulement au Ban mais aussi dans plusieurs villages catholiques des environs… d’innombrables services rendus prin- cipalement par ses connaissances médicales employées charitablement ». Le pasteur lui-même se montrait parfois bon clinicien en notant dans ses Annales sous le nom de « Maladie régnante » la coexistence chez un adolescent de « maux de cœur et mal aux jambes », cette maladie de Bouillaud se perpétuant encore au printemps 1945 dans ces vallées, j’en fus le témoin.

Une meilleure infrastructure médicale dans la paroisse, l’existence d’un « dépôt de médicaments phytothérapiques au presbytère, établi selon les principes du médecin suisse André Tissot (17281797)dont l’ouvrage était la propriété du pasteur (16) », le développement de l’instruction populaire, l’éradication de la variole furent cause, pour une grande part, de l’accroissement de la population : durant les soixante années de la vie active du pasteur, le chiffre en a presque quadruplé ! (17)

Actuellement vraies ou fausses les traditions sont toujours vivantes. Il existe aujourd’hui « des herbiers oubliés dans les greniers… même si tous les habitants ne connaissent plus la centaine de plantes qui les constituait » (18) et même si l’agriculture de montagne a beaucoup régressé́,le pays reste toujours entretenu par des hommes et des femmes amoureux de leur belle vallée. Nous venons d’évoquer la figure d’un naturaliste, d’un scientifique tel qu’on les formait à la fin du « siècle des lumières », mais aussi d’un théologien, d’un homme de Dieu, ouvert aux opinions des catholiques des vallées environnantes avec lesquels il dialoguait dans un souci, déjà, d’œcuménisme. L’étude de son herbier nous met devant ce mélange de mystique et de réalisme qui a permis à Oberlin, malgré les incertitudes, de se battre toute sa vie contre les maléfices de la nature et la misère du monde.

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